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Traitement des plaintes relatives au harcèlement
dans une administration
cantonale
Par Thierry Gonzàlez,
Chef du service des ressources humaines de l’Etat de Neuchâtel
Exposé
présenté le 8 février 2003 à Berne lors de l’assemblée annuelle des
membres de la Centrale suisse contre le mobbing Je vous
parlerai des structures mises en place par l’Etat de Neuchâtel pour éviter
les problèmes de harcèlement ou les traiter rapidement. Je vous fais
d’abord un historique de la création du groupe de confiance. Avant que
le groupe de confiance de Neuchâtel n’existe, les cas de mobbing n’étaient
pas clairement identifiés comme tels. C’était des appels qui venaient
au Service des ressources humaines, c’est-à-dire chez nous, à
l’Office de la politique familiale et de l’égalité (entre homme et
femme) et aussi au Service de l’Inspection et de la santé au travail,
le service qui s’occupe de la sécurité au travail dans toutes les
entreprises privées, c’est-à-dire un organe de surveillance. Les
appels venaient chez nous et nous traitions ces cas sans être spécialisés
dans ces problèmes. Nous nous sommes rendus compte assez vite qu’il y
avait de plus en plus d’appels et que nous devions devenir plus
performants pour les traiter. Il y a
eu également une autre origine à la création de ce groupe : les
lois. Différentes lois évoquent ce type de problèmes. La loi fédérale
sur l’égalité entre femme et homme, la loi fédérale sur le travail
et la loi cantonale neuchâteloise sur le statut de la fonction publique.
Vous savez que les administrations publiques ne sont pas soumises au Code
des obligations ni à la grande partie de la loi sur le travail. Très peu
d’articles de la loi sur le travail s’appliquent à la fonction
publique. En 1998,
nous avons étudié, de concert avec l’Office de la politique familiale
et de l’égalité, la possibilité de mettre quelque chose en place pour
répondre au besoin qui se faisait sentir dans le domaine de la souffrance
au travail et du harcèlement. Nous nous sommes renseignés. A l’époque,
la ville de Lausanne avait déjà créé un groupe de confiance. Nous
avons fait venir la personne qui en était responsable, Madame Anne
Diserens, décédée entre temps malheureusement, et une autre personne de
Lausanne, chargée de la sécurité au travail. Nos entretiens ont débouché
sur une proposition, dont le Conseil d’Etat a été saisi en 1999. Le
Conseil d’Etat a accepté notre rapport et a fait une déclaration. Cela
est très important. Une déclaration venant du Conseil d’Etat, c’est-à-dire
de la direction, pour une entreprise privée, permet de valider la
démarche.
Cela signifie que nos patrons ont décidé qu’ils n’acceptaient pas
les actes de discrimination sexiste, de discrimination raciale, de harcèlement
sexuel, de harcèlement psychologique sur la place de travail. Cette
déclaration,
nous l’avons diffusée. Le Conseil d’Etat a nommé un groupe de
confiance chargé de s’occuper de ces problèmes. Depuis
1999, il existe donc un groupe de confiance à Neuchâtel, mis en place
par l’Etat de Neuchâtel pour le personnel de l’administration
cantonale, sans les enseignants, qui sont des enseignants communaux à
Neuchâtel, ni les hôpitaux, parce qu’il n’y a pas d’hôpitaux
cantonaux à Neuchâtel. L’administration cantonale neuchâteloise
compte 2600 personnes. Comment
ce groupe est-il composé ? La première option a été de faire
appel, pour la constitution de ce groupe, à des personnes qui travaillent
dans l’administration. Le groupe est composé de huit membres. Les cinq
départements et tous les niveaux hiérarchiques, les secrétaires, les
chefs de service, les spécialistes, etc., y sont représentés. Cinq
femmes et trois hommes en font partie. L’administration et la présidence
sont assumées par le Service des ressources humaines. Notre service a un
rôle de « staff », de soutien, non seulement aux chefs de
service, mais aussi aux collaborateurs. Nous avons vraiment un rôle
d’interface entre les deux. Les
syndicats n’étaient pas enthousiasmés par cette idée, mais nous leur
avons rétorqué qu’à Lausanne le système du groupe de confiance a
bien marché et qu’il valait la peine de faire un essai à Neuchâtel. Quand il
y a des cas spéciaux, nous recourons à des compétences externes. Nous
ne sommes pas médecins, ni psychologues. Nous n’avons pas le pouvoir de
donner des médicaments, d’ordonner un arrêt de travail, etc. Pour
faire de la prévention, il faut se faire connaître. Nous avons fait une
conférence de presse. Nous y avons convié la presse locale et régionale.
Il y a eu des articles dans les journaux, des émissions à la télévision
cantonale, à la radio cantonale. Nous avons publié un dépliant. Nous
sommes en train d’en faire un nouveau. Le dépliant indique clairement
les buts du groupe de confiance. Les noms des personnes qui le composent
sont indiqués également. Ils ont changés entre temps. Les procédures y
sont également indiquées. Ce dépliant a été distribué à tous les
fonctionnaires. Nous avons également une page Intranet. Tous les chefs de
service ont eu droit à une présentation du concept. Nous sommes allés
aux réunions ou colloques des chefs de services organisés par les
départements.
Nous avons parlé des problèmes de harcèlement dans le but de les
éviter.
L’Etat
de Neuchâtel fait plusieurs fois par années des séances d’accueil des
nouveaux collaborateurs, auxquelles nous prenons part pour présenter
notre concept à titre préventif. Nous mettons en garde les nouveaux
collaborateurs contre ce genre d’agissements. L’employé peut aussi être
un harceleur. Le harcèlement n’est pas forcément un phénomène venant
du haut. Il peut y avoir également du harcèlement « horizontal »,
c’est-à-dire venant des collaborateurs. Nous présentons également nos
structures à d’autres entités, des services publics, des entreprises
privées, des associations, différentes institutions. Il se crée
beaucoup de groupes. La ville de la Chaux-de-Fonds en a créé un, la
ville de Neuchâtel en a créé un. On va en créer un pour tout le
domaine de la santé, pour les hôpitaux, pour les homes. Du fait
que le groupe de confiance de l’Etat de Neuchâtel soit composé de
personnes de l’administration, il est à même de comprendre mieux les
problèmes des personnes qui s’adressent à lui que s’il était
constitué de personnes extérieures à l’administration. Les
membres du groupe de confiance ont reçu une formation. Des entretiens
nombreux ont eu lieu avec Madame Diserens, responsable alors du Groupe de
confiance pour les collaborateurs de l’administration lausannoise. Elle
nous a donné une formation de base assez importante, qui a duré cinq
jours. Nous avons fait des formations complémentaires, telles que résolution
de conflits, écoute active, etc. Le
fonctionnement de nos structures est le suivant : une personne qui
souffre à son travail peut nous appeler. Nous avons une ligne téléphonique
dédiée, c’est-à-dire servant uniquement à recevoir ces appels. Quand
ce téléphone sonne, nous savons que c’est pour un problème lié au
harcèlement. Pour des raisons de confidentialité, nous avons aussi une
adresse E-mail et une adresse postale destinées à ce genre de messages. Une
première prise de renseignements se fait par téléphone, par deux
personnes du groupe, plus spécialement formées pour ces demandes. Elles
savent quelles questions il faut poser et quelles notes il faut prendre.
Elles donnent également quelques conseils par téléphone en cas
d’urgence. Si une personne pleure au téléphone, on ne peut pas se
borner à lui demander son nom. Ces personnes doivent également déceler
le degré d’urgence du cas. Elles rédigent un résumé du problème.
Qui a appelé, quel est le service, quelle est la nature du problème,
comment le problème est-il ressenti ? Est-ce plutôt un problème de
mobbing ? d’organisation ? de communication ? Elles font
une première interprétation du problème. Ce résumé est transmis à
deux membres du groupe, qui ont été contactés à cet effet. S’il y a
des mesures d’urgence à prendre, par exemple en cas d’un début de
dépression,
elles recommandent d’aller voir un médecin. S’il y a danger de
suicide, il faut parler à la personne, la calmer, tenter de dédramatiser
la situation. Le
premier entretien se fait par deux personnes du groupe. Dans la mesure du
possible, il s’agit d’un homme et d’une femme, jamais du même
département.
La personne harcelée est toujours entendue par deux personnes émanant de
deux autres départements que le sien. Le président ne fait pas d’écoute.
On peut se récuser en cas de parenté, ou si l’on connaît très bien
la personne harcelée, de façon à garantir une certaine impartialité.
Il faut également tenir compte des disponibilités des membres du groupe.
Ils font ce travail en sus de leur job. Ils n’ont pas une demi-journée
par semaine, par exemple, pour se dédier à ces problèmes. Il est fréquent
qu’ils doivent déplacer un rendez-vous pour écouter une personne requérant
de l’aide. Le
premier entretien a lieu à une date fixée d’un commun accord. Cet
entretien n’a jamais lieu à la place de travail, bien entendu. Nous
appliquons les méthodes de l’écoute active pour inciter la personne à
s’exprimer non pas seulement au niveau de son émotion mais aussi sur
des faits. Ce sont des faits qui sont à l’origine du problème. Il faut
obtenir un maximum d’informations. Il est important d’identifier la
nature du problème. S’il s’agit d’un problème de mobbing, c’est
le groupe de confiance qui se chargera de le régler, dans la mesure du
possible. S’il s’agit de harcèlement sexuel, c’est aussi le groupe
de confiance qui s’en occupera. S’il s’agit d’un problème de
communication ou d’organisation, c’est le Service des ressources
humaines qui s’en occupe. Il faut contacter les chefs de service pour
revoir l’organisation, régler les problèmes de communication. A la fin
de l’entretien, il faut se mettre d’accord avec la personne. Nous
voyons ensemble si les conseils ont suffi, s’il faut continuer. Nous
demandons à la personne qui est venue nous voir si elle est d’accord
que nous contactions telle ou telle autre personne. Nous ne le faisons
jamais sans son accord. Nous constatons qu’assez souvent le premier
entretien suffit. La personne a pu s’exprimer, a été comprise. Souvent
elle peut se débrouiller seule, ensuite, à sa place de travail. Nous ne
faisons rien, je le répète, sans l’accord de la personne, sous réserve
des problèmes pénaux. S’il y a un grave acte à dénoncer d’office,
nous sommes obligés de saisir le tribunal, même si la personne n’est
pas d’accord. Si le
premier entretien ne suffit pas, nous parlons du cas dans le groupe de
confiance, qui se réunit environ une fois par semaine. Ces réunions
servent non seulement à discuter des cas, mais à accroître notre
expérience,
car c’est au travers des cas qui nous arrivent que nous devenons de
mieux en mieux aptes à les régler. Avec l’accord de la personne, nous
allons prendre des renseignements auprès du chef de service, auprès
d’autres personnes, le cas échéant, des collègues ou l’autre partie,
c’est-à-dire la ou les personnes qui harcèlent. Nous faisons éventuellement
une démarche de conciliation ou de médiation. Mais attention : la médiation
ne s’improvise pas. Nous n’avons pas une formation de médiateur. La médiation
improvisée peut générer de grands problèmes. Si une médiation s’avère
nécessaire, nous faisons appel à une association qui s’appelle
Médiane.
Nous n’en avons pas encore eu besoin. Par des dialogues, par des
conseils, nous avons réussi à régler la plupart des cas jusqu’à
maintenant, mais c’est une issue possible. Ensuite,
soit nous décidons d’un commun accord l’abandon de la démarche, si
la personne est satisfaite, soit nous « solutionnons » le cas
par une réorganisation, par exemple. En cas d’échec, la procédure est
claire : nous faisons un dossier et le dossier remonte au chef de
service ou au département. Nous ne pouvons pas laisser un problème sans
solution. Il y aura peut-être une démarche administrative. Parfois des
gens viennent nous trouver, et au cours des entretiens nous nous
apercevons que tout n’a pas été dit. Ils ne sont pas à l’aise dans
leur job, cela ne va pas, il reçoivent peut-être un avertissement
concernant leur travail. Ils vont alors aux syndicats, au groupe de
confiance, ils sonnent à toutes les portes. C’est normal, mais nous
devons déceler cela, sinon nous nous discréditons. De mars
1999 à décembre 2001, nous avons eu 41 sollicitations, c’est-à-dire
que nous avons eu 41 appels. Souvent, il ne s’agit que d’une prise de
renseignements. Les gens nous décrivent leur problème. Nous leur disons
de ne pas se gêner d’en parler à leur chef, etc. 37% des cas génèrent
un entretien. Les personnes en butte à des problèmes ont été reçues
par deux personnes. Le cas a pu être résolu, soit de lui-même, soit
parce que nous avons trouvé une solution assez rapidement pour « solutionner »
le problème. Dans 20% des cas, nous avons eu deux entretiens ou plus.
Dans un cas, nous avons eu cinq ou six entretiens. S’il y
a cumul de problèmes d’organisation, de communication, de comportement
et d’inadéquation du titulaire du poste, le problème devient grave.
19% des cas sont de vrais cas de mobbing tels qu’ils sont définis dans
la littérature. Nous avons eu un cas de harcèlement sexuel. Le nombre
des cas de vrai mobbing n’est pas très élevé comparé à la totalité
des appels. Il faut trouver des solutions à tous ces problèmes, qu’il
y ait mobbing ou non. Le groupe de confiance répond manifestement à un réel
besoin. Quelles
ont été les solutions trouvées en cas de mobbing ? Nous avons eu
huit transferts internes. C’est là qu’on voit l’importance du rôle
des ressources humaines. Connaissant l’administration, il est plus
facile de déplacer les personnes que dans le secteur privé. Nous avons
aussi eu des départs volontaires. Nous avons dû nous séparer de deux
personnes. C’étaient deux chefs d’office qui était l’auteur
d’actes de harcèlement et qui ont nié le problème. On peut faire une
erreur, cela peut arriver, mais il faut l’admettre. Nous sommes prêts
à discuter. Mais quand une personne nie, on ne peut pas l’aider. Dans
six cas, nous avons trouvé une solution, simplement en intervenant, en
mettant les gens en présence. Nous avons aussi pris des solutions
techniques et les choses ont pu être réglées sans autre forme de
procès. Quelques
considérations, pour terminer. Il est très important d’agir vite.
Quand les gens souffrent à leur place de travail, la rapidité de
l’intervention est essentielle. La confidentialité l’est également.
Il faut protéger ces gens. Si on ne protègent pas les personnes qui se
confient à nous, s’il y a des fuites, elles ne voudront plus nous
contacter. Les notes, les pièces qui nous sont confiées ne vont jamais
au dossier de la personne. Quand le cas est terminé, nous détruisons les
pièces. Nous ne gardons rien. C’est une démarche de dialogue, qui se
fait en toute confiance. La
sensibilisation des chefs de service est essentielle. Nous les connaissons
et savons comment communiquer avec eux. Très souvent, les chefs de
service parviennent à prendre les choses en main. Nous le coachons un
peu. Nous ne tenons pas à intervenir si ce n’est pas nécessaire, ni à
nous mettre en évidence. Nous
faisons parfois ce que nous appelons un déplacement thérapeutique. Une
personne est déplacée pendant quelque temps dans un autre service, en
cas de début de dépression, par exemple. D’entente avec son médecin,
nous la déplaçons de façon à éviter un arrêt de maladie, qui
obligerait la personne à être à la maison, seule aux prises avec son
problème. Nous
devons nous remettre en question à intervalles réguliers. C’est ce que
nous faisons actuellement. Nous avons fait venir un spécialiste de la
médiation.
Nous allons changer la deuxième phase de notre procédure. La cause
avance dans le domaine public. Des conventions collectives se mettent en
place dans tout le domaine de la santé, c’est-à-dire dans les
hôpitaux.
Des groupes se créent. Une solution consiste à les constituer par moitié
d’internes et par moitié d’externes. Ainsi les avantages des deux
systèmes se conjuguent. |