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Relation
perverse et mobbing Dres
Maurice Hurni und Giovanna Stoll Psychiatres
et psychothérapeutes FMH Cabinet
médical : Rue Bellefontaine 2, CH-1003 Lausanne
Je suis
vaudois. Giovanna Stoll et moi sommes deux psychiatres, psychothérapeutes
à Lausanne. Nous avons commencé par faire des traitements de sexologie
et c’est dans ce cadre que nous nous sommes intéressés à la dynamique
de couple. Nous avons travaillé ce sujet qui était très peu connu, ici,
et même en Europe et en Amérique. Progressivement nous en sommes venus
à nous intéresser à des thèmes tels que la violence dans le couple, du
point de vue psychologique. Dans les années soixante sont apparues ce qu’on
appelé les thérapies familiales, qui s’intéressent non pas seulement
à un patient, mais qui prennent toute la famille en compte et voient le
patient comme bouc émissaire de problèmes qui se situent ailleurs. Dans les
années septante ont paru les travaux de Paul-Claude Racamier, un
psychanalyste français qui s’est beaucoup intéressé à la dynamique
familiale. Il en est venu à comprendre de plus en plus le thème de la
violence dans la famille, c’est-à-dire à considérer le patient comme
une victime de certaines forces adverses et de violences qui lui étaient
faites au niveau psychologique et sexuel. Dans les années quatre-vingt,
la violence commence à devenir un thème. On commence à parler de
maltraitance, d’abus sexuel, d’inceste, d’abus narcissique. Giovanna
Stoll et moi nous sommes beaucoup battus, à cette époque-là, pour défendre
le concept de perversion narcissique. Beaucoup de gens avaient tendance à
banaliser, à dire cela n’est pas grave, il ne faut pas être méchant
avec eux.
A cette
époque, il y a eu très vite
des dérapages : on a dit que c’était seulement les hommes qui étaient
violents. On a trouvé des sortes de systèmes d’explication très
simples, idéologiques. Finalement, dans les années nonante, cette
violence commence à apparaître dans d’autres domaines que la famille
et c’est alors que sont publiés les grands travaux sur le bizutage, qui est un problème de groupe : on prend un bouc émissaire
et on s’acharne sur lui. Ensuite sont venus les travaux de Heinz Leymann, (Psychoterror),
Forester, etc. et finalement de Marie-France Hirigoyen, avec le harcèlement
moral. Tous ces auteurs ont ceci de commun qu’ils soulignent la gravité
du problème. Ce sont des problèmes très graves qui se cristallisent
sur un individu et qui finissent par le rendre fou, malade et qui peuvent
le conduire au suicide. Dans ce domaine, on en est venu à penser qu’il fallait y avoir un recours à la loi pour sanctionner les personnes qui abusent de leur autorité, que ce soit le père, la mère, l’employeur. Cet appel à la loi, qui est souvent un appel véhément, très urgent, et un peu magique, est certainement justifié mais la loi ne peut pas résoudre à elle seule tous les problèmes de violence dans la famille et dans les entreprises.
On
aboutit à la description de ces phénomènes avec des détails. On
commence à savoir comment se passe le mobbing. On a passé de la violence
physique à la violence psychologique. Et ce que je voudrais évoquer
maintenant, ce sont les mécanismes psychologiques qui sont à la base du
mobbing. Non pas les stratégies elles-mêmes, qui sont assez connues,
maintenant, mais les moteurs qui animent ces violences,
ces stratégies. On arrive en plein dans la perversion narcissique. La
perversion narcissique, c’est le nom que le Paul-Claude Racamier a donné
à cette pathologie parce qu’elle ressemble beaucoup à la perversion
sexuelle, qu’elle a la même tendance à utiliser l’autre comme un
objet à détruire, et cela avec jouissance. Mais au lieu de s’attaquer
à la sexualité, ces pervers narcissiques s’attaquent à toute la
personnalité de leur victime et principalement à ce qu’on appelle le
narcissisme, c’est-à-dire l’estime de soi. Giovanna
Stoll et moi avons poursuivi ces travaux, particulièrement dans la dynamique de
couple où nous avons vu que, souvent, ces pervers narcissiques se
choisissent mutuellement et entrent dans une sorte d’opposition ou
d’affrontement qui peut être très cruel, chacun essayant d’exploiter
ou d’attaquer l’autre. Ils sacrifient souvent les enfants.
Nous
allons passer en revue
six
thèmes qui caractérisent
ce que nous avons trouvé dans ces familles perverses.
Le
premier thème : la terreur ou le terrorisme
Tous les
auteurs qui se sont intéressés à ces violences, notamment dans le
domaine professionnel, sont parvenus à la conclusion suivante: il ne faut
pas banaliser cette violence. Il faut au contraire percevoir à quel point
cette violence est intense. Il faut voir qu’elle est une sorte de
terrorisme qui s’attaque à l’essence de la personne et c’est
seulement si on comprend cela qu’on comprend la facilité avec laquelle
ces pervers arrivent à avoir, souvent, des positions dominantes dans la
société, parce qu’ils terrorisent beaucoup de gens dans leur famille,
autour d’eux et au travail. On comprend également qu’ils parviennent
à des positions dominantes aussi dans des cercles politiques ou
autres. Et tout cela de façon très cachée. Ce n’est pas un terrorisme
violent, manifeste et démonstratif, c’est plutôt un terrorisme qui
passe par des attitudes, des positions non verbales, des accords non
verbaux, etc. et qui arrive à paralyser beaucoup de personnes. Et
c’est seulement quand on comprend cette violence qu’on comprend également
les effets dramatiques de cette violence sur les victimes, qui sont complètement
démunies face à cette terreur. Et qui en arrivent parfois à des extrêmes.
Cette
violence a quelque chose de particulier, elle est aléatoire. C’est-à-dire
qu’elle n’a pas une raison très claire. Tout le monde peut devenir
violent si on lui marche sur le pied; on peut être furieux si on se sent
blessé et on se défend. La violence dont on parle ici, c’est une
violence gratuite. Une violence aléatoire. Par exemple, il y a avait une
famille dont le père était alcoolique. Quand il rentrait, il réveillait
toute la maison en hurlant. Il avait un fusil en mains et disait :
« Maintenant, vous devez tous vous mettre sous la douche. »
Les enfants devaient se mettre sous la douche froide. Il menaçait tout le
monde avec son fusil. Dans une autre famille, une mère à chaque instant
pouvait menaçer d’aller se suicider. « Si cela ne va pas,
disait-elle, je me suicide. » Tout le monde, les enfants notamment,
était dans une sorte de terreur. Le problème
de la mort est lié au problème du terrorisme. On le retrouve sous toutes
sortes de variantes. Si on fait un parallèle avec le mobbing, c’est
l’idée de l’exclusion du groupe. C’est là-dessus que jouent
beaucoup de menaces, de chantages : « Soit tu es avec nous et à
ce moment-là tu survis, soit tu es exclus du groupe et tu meurs. »
chez les Barbares et les Grecs, les condamnés à mort étaient bannis. Le
bannissement, c’était la même chose que la condamnation à mort. Cela
met en route des pulsions très profondes telles que
l’appartenance à une meute, à un groupe d’animaux. Un
animal isolé, rejeté, ne peut souvent pas survivre sans les autres:
il meurt. Et c’est ce rejet fondamental qui plane dans certaines
entreprises, où une sorte de terrorisme est exercé. Le deuxième thème : l’expulsion des conflits
La vie
est un long conflit, tout le monde l’a bien compris. Depuis la naissance,
il y a des conflits partout, on doit se battre. Mais le pervers n’a pas
les moyens d’assumer ses conflits, qui sont nobles, qui sont
constitutifs de l’être humain. Il n’en a pas non plus l’envie,
parce que cela le fait souffrir. Il dit : « Plutôt que moi, ce
sont les autres qui vont souffrir .» A cet effet, il injecte le
conflit chez les autres ou entre les autres. Il met le conflit dans le
psychisme des autres. Par exemple, on voit, dans certaines familles, des
parents qui injectent des deuils chez les enfants. « O mon chéri,
comme tu es triste, tu es vraiment dépressif, il faut aller voir le
psychiatre. » disent-ils. Cet enfant a le deuil du père ou de la mère
comme un toxique en lui; il ne peut s'en débarrasser. Cette
exportation est redoutable parce qu'elle tend à diffuser. Celui qui a reçu
un conflit qui n’est pas le sien a un seul désir, c’est de le passer
comme une patate chaude à quelqu’un d’autre. La dynamique, c’est
celle de l’extension et de la diffusion de plus en plus loin.
Cette
dynamique fait que dans certaines entreprises, tout le monde se bagarre,
mais on ne sait pas très bien pourquoi. Une équipe qui collaborait
auparavant, tout à coup, a des conflits. Cela ne va plus. C’est cette
expulsion qui se multiplie.
Il faut
bien comprendre qu’ici il y a une diffusion à d’autres personnes, un
peu comme une explosion nucléaire. Le pervers se sentira d’autant plus
tranquille qu’il y aura plus de monde qui va être contaminé. Un
sentiment de sécurité va résulter pour le pervers, qui jouit d’une sorte
d’immunité. On voit dans certaines familles des suicides, des
toxicomanies, de l’anorexie,
des accidents bizarres et les parents ne comprennent pas, ils vont très
bien, ils partent aux Seychelles en vacances, ils profitent de la vie, et
autour d’eux il y a beaucoup de catastrophes.
Cette
propension à exporter les conflits est importante aussi pour une autre idée,
c’est que le pervers aime les conflits. Les personnes normales
n’aiment pas se disputer. Le pervers a besoin des conflits pour vivre.
Il ne peut pas s’en passer. Cela a été une grande découverte. Il
faut comprendre cela pour
essayer de résoudre le conflit de manière efficace. Le troisième thème : la déshumanisation
On sait
que, pour le pervers, l’autre est une sorte d’objet qu’il va
utiliser pour lui sans aucune culpabilité. Il se sent un droit sur
l’autre. Le fait que l’autre ne soit pas content ne change rien à
cette sorte d’axiome. « C’est moi, dit le pervers, qui possède
ton âme. Je sais mieux que toi qui tu es, comment tu dois te conduire, ce
qui est bien pour toi, etc. » Et il va l’obtenir en attaquant le
narcissisme de l’autre, c’est-à-dire son estime de soi, sa valeur.
L’autre devient un objet. Ces objets sont interchangeables entre eux et
tous sont dépendants du pervers.
Le
processus peut s’accompagner de désymbolisation. La dimension
symbolique des rapports humains est une dimension que l’on ne réalise
pas toujours mais qui est évidente pour tout le monde, qui est très
importante. Tous nos actes, toutes nos personnes sont imbibés de cette
dimension symbolique. Tous nos échanges sont des échanges symboliques.
Le pervers n’a pas accès à cette dimension symbolique et va
s’employer à rabaisser tous ces échanges, ou toutes ces identités à un niveau concret. Par exemple,
une patiente qui avait
eu un bébé avait dit, c’est trois kilos de viande. Cette désymbolisation
de l’être humain peut être très subtile. Un petit enfant avait fait
un batmann en pâte à modeler. Et le papa avait dit, mais non, ce n’est
pas un batmann, c’est de la pâte à modeler. Le père avait cassé le
jeu. Et l’enfant avait beaucoup pleuré.
On
retrouve quelque chose de cet ordre dans beaucoup d’attaques en cours dans le domaine de la médecine. Beaucoup de personnes nous appellent des
fournisseurs de soins. C’est vraiment une vision épouvantable. Le patient est réduit à être un consommateur de soins. Nous avions
autrefois un directeur de la santé publique du canton de Vaud qui disait
« La santé n’a pas de prix, mais elle a un budget. » On parle
de scientifiques comme de cervaux. Les gens deviennent des exécutants
d’une tâche. Ils sont interchangeables. Le savoir, la réflexion ne
valent plus rien. Ce n’est pas banal. Si on étudie les dénominations
des fonctions dans une entreprise, on s’aperçoit qu’il y a d’énormes
changements de dénominations. Ces dénominations étaient claires, dans le
temps. Aujourd’hui, elles ne le sont plus. Qu’est-ce qu’un chef de
projet ?
Le
quatrième thème : l’attaque de la pensée
C’est
ce que Racamier a appelé avec un peu d’humour le décervelage. La littérature
surréaliste avait inventé ce terme. Vous vous souvenez de la machine à
décerveler d’Ubu Roi.
Cette
attaque à la pensée a été un registre auquel nous avons dû beaucoup
nous intéresser dans les familles perverses. On s’est aperçu que la
pensée est l’ennemie de la perversion. Le pervers ne supporte pas
qu’il y ait réflexion, qu’il y ait une analyse, une pensée active et
créative, qui, en général le menace. Le pervers est vide à l’intérieur
et s’il y a quelqu’un qui dit « le roi est nu », il ne va
plus y avoir cette possibilité de terroriser les autres.
Il y a
beaucoup de façons de paralyser la pensée des gens. Il y a toutes sortes
de stratégies qui ont été très bien décrites, notamment par
exploitation des émotions : on peut envahir une personne, soit avec des flatteries,
soit avec des menaces, soit les deux, en alternant le chaud et le froid.
Il y a une autre manœuvre possible, qui est le paradoxe. C’est deux injonctions
contradictoires simultanées. Le paradoxe est utilisé autant dans les
entreprises que dans les familles. Une femme dit à son mari « Soit
spontané » ou « Soit autoritaire ». En fait, ce mari ne
peut l’être, c’est l’inverse qui se produit.
Il y a
des paradoxes de tout genre. Ce sont des sortes de toxiques. Par exemple,
dans le domaine de la santé, certains milieux veulent responsabiliser
les patients. C’est un terme très répandu dans le canton de Vaud. En
fait, c’est un paradoxe. On veut infantiliser les patients et éviter
qu’ils aillent chez le médecin, parce que cela coûte trop cher.
Il y a d’autres techniques
d'attaque de la pensée, qui sont de rendre l’autre confus. Par
exemple, dans certaines familles, la réalité n’est jamais attestée.
Elle est toujours remise en question. Quelqu'un dit: "L'année dernière,
nous sommes allés en vacances en Italie." L'un des parents dit:
"Mais non, nous sommes allés en Autriche." On perd pied. On ne sait plus où on
en est. Ce jeu avec la réalité devient terrible. J’avais une patiente
qui prenait des notes, déjà toute petite, pour essayer de ne pas perdre
pied. Sa mère disait « Mais non, je n’ai pas dit cela, tu
inventes. » Ce sont des jeux terribles.
Il y a
aussi la technique du décervelage, appliquée surtout dans les entreprises, qui nous sont
racontées par les patients. Ce décervelage est amené par une sorte de
langage bizarre. On utilise des termes qui ne veulent rien dire. On parle
de synergie, de traumatisation, on utilise d’autres termes ronflants,
qui en réalité ne recouvrent rien du tout. Cela paralyse l’esprit,
ce genre de slogans. Ce qui
est préoccupant, c’est qu’en réalité on veut faire passer une chose
pour une autre . On se sert de termes pour masquer un vide. Dans un
article paru dans la NZZ, il était question d’une mise au concours
d’un poste de professeur à Zurich. Le texte de l’annonce avait été
vidé de tout le volet humaniste. L’auteur de l’article était
scandalisé du discours de cette mise au concours: „ Die
Stellenbeschreibung war nicht in einer Landessprache abgefasst, sondern in
einem soziologisch-kommunikationswischenschaftlichen Kauderwelsch.“ L’auteur
de l’article relevait que ce type de langage est destiné à masquer le
démantèlement du secteur humaniste de l’institut en quête du
professeur. « On ne veut plus ce volet, mais on fait semblant de le
vouloir. »
Le
cinquème thème :
l’attaque
des liens
On a vu
que le conflit était expulsé sur des personnes avec la destruction de
leur narcissisme. Il est aussi expulsé sur les rapports entre les gens.
S’il y a un lien de collaboration, de collégialité, de fraternité, le
pervers va s’acharner à le détruire. Par exemple, dans les familles,
les parents se posent en personnes rares en disant « Essayez de vous
battre pour avoir mon amour. Celui qui sera le plus gentil aura mon amour. »
Dans certaines entreprises, on observe une démarche semblable : on
dit aux employés : « Si vous voulez garder votre poste, vous
devez me séduire et me montrer que vous êtes mieux que votre voisin. »
Dans les entreprises, ce stratagème vise le maintien du poste. Dans les
familles, on peut jouer des jeux semblables pour l’argent. La pièce de
théâtre « La chatte sur le toit brûlant » de Tennesse
Williams présente un exemple de terrorisme exercé par un membre de
la famille pour de l’argent. On voit un grand-père pervers qui a deux
enfants. Ces deux enfants et leurs conjoints se disputent pour avoir l’héritage
du grand-père. Le grand-père manipule ses enfants. Il les dresse les uns
contre les autres. Cela, c’est l’attaque des liens, mais c’est aussi,
dans la ligne du décervelage, l’attaque des liens internes, parce qu’à
l’intérieur de nous, nous avons toutes sortes de parties, de
registres différents, de registres symboliques: la
mémoire, les souvenirs, les affects, qui doivent être constamment reliés.
Une attaque à ses liens rend la personne complètement
confuse.
Le
sixième thème : le lien vertical ou le lien historique
C’est
le lien généalogique ou de la filiation. Le fait que nous ne soyons pas
notre propre créateur, mais qu’il y ait eu une histoire avec des étapes,
avec d’autres personnages qui ont joué des rôles, représente le lien
généalogique. Ce lien va être attaqué par le pervers et contesté. Il
dira que tout ce qui est passé ne vaut rien, qu’il faut réinventer.
Nous en arrivons là à des slogans très sadistes et très dangereux sur
la nouveauté, le futur, mais qui visent surtout à déstabiliser
l’institution ou la famille ou la personne en la déracinant, en lui
enlevant sa légitimité historique.
Nous en
arrivons à la
perversion
narcissique. C’était
la découverte principale de Racamier. Il l’a appelée l’incestualité.
Il y a parfois véritablement inceste, mais il y souvent surtout une grande
promiscuité entre les générations, une grande érotisation des
relations, une érotisation des enfants sur un niveau adulte, par exemple,
pour des confidences sexuelles. Il n’y a aucune limite claire entre ce
qui est de l’ordre des enfants et de l’ordre des adultes. Même géographiquement.
Il n’y a pas de limite entre la chambre des parents et la chambre des
enfants, entre la chambre des enfants et la salle de bains. Toutes les définitions
sont brouillées. Le patient dit : « La salle de bain, c’est
la bibliothèque. Et si les gens veulent me voir, ils viennent me voir
pendant que je suis aux WC. » Ce sont des jeux qui sont joués avec
les rôles, avec les identités, et aussi avec la hiérarchie et les
autorités qui, ne sont plus des autorités clairement définies, qui éventuellement
sanctionnent mais aussi réparent ou
définissent. Cela donne lieu à une autorité diffuse, à une autorité
terroriste, un peu comme Big Brother, qui surveille tout, éventuellement
avec des caméras, et qui donne un grand pouvoir au Big Brother, ou à la
Big Mother, parce que les mères sont très puissantes, dans ces familles.
Nous
voyons une certaine similitude avec certaines entreprises. Ce sont souvent
des entreprises très séductrices. « Nous sommes tous des membres
d’une même famille, nous allons nous entraîner ; moi je suis le
coach, je ne suis pas le chef. » dit l’employeur. Il ne prend
aucune responsabilité. Il se cache. Cette déresponsabilisation est très
importante dans les familles incestuelles. Dans le sens qu’elle va
jusqu’à dire que c’est l’enfant qui est venu. Ce n’est pas nous
qui avons désiré l’enfant. On a
retrouvé cette déresponsabilisation, cette inversion des rôles par
exemple dans le canton de Vaud où, pour faire des économies dans le
domaine de la santé, il y a une dizaine d’années, on a initié une opération
qu’on a appelé l’opération Orchidée. Un consultant avait été mandaté. Il avait donné à tous les employés un
questionnaire à remplir. L'une des questions à laquelle il fallait
répondre était « Quelle est votre mission dans l’entreprise ? »
C’est retourner les choses. Quelqu’un a répliqué : « C’est
à vous de savoir quelle est ma mission. Vous m’avez engagé. » Il
avait remis les choses en place. Certaines entreprises demandent à leurs
employés : « Qu’est-ce que vous êtes capable d’apporter
à notre institution ? »
Nous en
arrivons à
l’extension de ces réflexions au domaine du
travail.
Il faut
être prudent. Cette violence, parfois, on peut la transposer telle quelle
de la famille à l’entreprise. Comme l’enfant victime dans la famille,
on retrouve dans l’entreprise un employé victime dans le cadre de son
institution, avec les mêmes pressions, les mêmes violences, le même
acharnement sur lui. Mais parfois, c’est plus compliqué, c’est-à-dire
que la victime devient elle-même partie prenante d’un système pervers :
Elle est bien sûr victime, mais elle devient une victime très agissante.
Elle se met à contribuer à entretenir cette violence perverse. Il faut être
réaliste. Il y a certaines victimes qui abusent de leur statut de victime.
Elles se sentent le droit à une réparation et ce sentiment les autorise
selon elles à terroriser tout le monde. Elles disent: "J’ai droit à une
réparation. Cela
peut se produire également dans le monde du travail. Il faut essayer de
comprendre quelle est la place de la victime dans cette dynamique générale.
Voici une histoire qui illustre ce problème et qui montre notre manière
de l'approcher.
Quand
des patients viennent nous consulter, nous voyons un reflet des conséquences
du mobbing. Pour nous, il s’agit d’entendre cette souffrance et de
pouvoir la situer dans un contexte psycho-social. C’est la première
difficulté. La deuxième, c’est que souvent les patients évoquent les
choses comme si c’était des banalités. Tout à coup, il y a une phrase
qui surgit ou une situation qui est racontée, et à laquelle il faut être
attentif. Le patient ne dramatise pas. Il ne voit pas l’importance de ce
qu’il dit là. Un patient nous a dit : « Dans mon service,
tout le monde bouffe des antidépresseurs » comme s’il disait
« tout le monde va se promener à midi pour digérer. »
C’est là qu’il faut être attentif. Petit à petit, ce patient a
commencé à déceler qu’il était lui-même victime d’injonctions
paradoxales. Il s’est aperçu qu’il avait à faire respecter des lois
mais qu’en même temps on lui demandait de faire des exceptions en les
prenant sur lui. Ainsi, il était constamment en position fragile. Il était
en butte à des intimidations. Il s’est rendu compte également qu’il
agissait de la même façon avec ses collaborateurs. En outre, il était
aussi pris dans un conflit au niveau privé. La violence est apparue comme
un problème.
La
personne était prisonnière à la fois d’un réseau de bureau et au
niveau privé.
C’est le dévoilement de la dynamique elle-même qui a amené le dégagement.
Voici un
exemple de système pervers pris dans l’actualité médicale. La révision
de la LAMAL en cours devrait aboutir à l’idée que le généraliste va
être un « gate keeper ». C’est l’idée que le patient
doit passer par un généraliste pour aller voir, après, un spécialiste.
Ce système a des qualités, mais aussi des effets assez pervers. Il est
évident qu’il va y avoir un jeu de cache-cache. Le patient voudra avoir
accès à des investigations, à des examens, à des opérations et le médecin,
qui sera déguisé en agent d’assurance, essayera de dépister si le
patient dit la vérité ou non ou s’il exagère. Le patient devra
montrer qu’il a absolument besoin de scanner, etc. Voilà une façon de
pervertir la relation entre médecin et malade.
Il y a
des essais encore plus pervers. On a proposé que le médecin
soit rétribué avec une somme fixe à l’année, d’où il doit prélever
l’argent pour payer les examens qu’il indique pour son patient. Ainsi,
s’il veut envoyer un patient faire un scanner, c’est lui qui doit le
payer. Vous voyez le dilemme du médecin, qui dit : « J’ai ma
voiture à payer, mais en même temps j’ai un patient qui a peut-être
besoin d’un scanner, qu’est-ce que je fais ? » Et vous
voyez aussi le dilemme du patient, qui dit « Si je vais faire un
scanner, je vais coûter à ce médecin, mais j’ai besoin de lui et il
va peut-être, après, m’en vouloir. » C’est un système organisé
de façon perverse. Ce système monte le patient contre le médecin et
inversement. Nous en
arrivons à la conclusion. Peut-on étendre ces réflexions sur le mobbing
à des groupes, des hommes ou des femmes, des Noirs, des Juifs, à une nation
entière, peut-être aux Suisses? C’est une extension intéressante, à mon avis. Il peut y avoir aussi du sadisme collectif. Je pense au
lynchage médiatique, par exemple. Les médias jouent un rôle très
pernicieux de sadisme global. Nous
n’avons pas examiné comment il faudrait lutter contre ce genre d’abus.
Peut-être l’une des façons de le faire serait-elle de diminuer la charge,
l’importance du travail, qui est devenu une sorte d’obligation
existentielle. Cela n’a pas toujours été le cas. En conclusion, je
vais citer Nietzsche : « Leur frénésie du travail – le vrai
vice du nouveau monde – commence déjà à ensauvager par contagion la
vieille Europe en lui décimant d’étrange sorte la pensée. On a
maintenant honte du repos. On éprouverait presque un remords à méditer. »
Applaudissements
Des mêmes
auteurs La
Haine de l’Amour. La perversion du lien.
L’Harmattan, 1996 paru
en traduction allemande sous le titre Der Hass auf die Liebe. Die
Logik der perversen Paarbeziehung,
Bibliothek der Psychoanalyse, Psychosozial-Verlag, 1999 Saccages
psychiques au quotidien. Perversion
narcissique dans les familles.
L’Harmattan, 2002
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